Extrait du livre "J'ai Soif "

Un Seul Amour

L'unité des deux commandements [1]

Pour mieux comprendre comment la charité fraternelle n'est vraie, n'est "divine" [2], que si elle reste liée à sa source qui est Dieu lui-même, et donc à l'adoration et à la soif de contemplation, regardons Jésus crucifié.


Le sacrifice de la Croix implique ces deux aspects inséparables qui sont intimement unis dans l'amour et la sagesse de Dieu : le sacrifice d'adoration à l'égard du Père et la miséricorde de Jésus à l'égard de tous les hommes. Autrement dit, Jésus, à la Croix, réalise au plus intime de son cœur le précepte nouveau :aimer Dieu et aimer le prochain, et il le réalise d'une manière éminente. L'amour à l'égard du Père et à l'égard des hommes se réalise dans le même geste, dans le même acte. Pour nous, il y a toujours deux actes différents : nous adorons Dieu et nous aimons le prochain, et ce sont deux exercices différents qui peuvent même, extérieurement, du côté sensible, paraître opposés. L'adoration nous sépare des hommes et nous met dans la solitude : on est seul en face de Dieu, on est au désert, et le désert n'est pas le lieu par excellence de la charité fraternelle. Pour la charité fraternelle, ne faut-il pas être en contact avec les autres ? Certes le désert peut permettre la prière pour les autres, mais l'incarnation de la charité fraternelle, l'incarnation de la miséricorde, exige une certaine vie communautaire.

   

On comprend qu'on puisse, psychologiquement, en arriver à opposer ces deux attitudes, parce qu'on reste au niveau de l'exercice et au niveau du conditionnement. Mais nous savons que profondément il y a une unité voulue par Dieu, une unité qui est un mystère et qui est même peut-être le mystère par excellence de la vie chrétienne. Pourquoi la Révélation chrétienne est-elle plus parfaite que toutes les religions ? Précisément parce que, dans le cœur de Jésus, il y a une unité substantielle entre l'amour à l'égard du Père et l'amour à l'égard des hommes. Cela, c'est le grand mystère du christianisme, et c'est ce que Jésus réalise parfaitement à la Croix. Nous, nous essayons de le réaliser, nous tendons vers une réalisation toujours plus parfaite de l'amour pour Dieu et de l'amour pour le prochain, en sachant qu'il ne peut pas y avoir de rivalité entre les deux -même si, du point de vue psychologique, redisons-le, il peut y avoir apparemment des oppositions, car les conditions sont différentes : les exigences de l'amour ne sont pas les mêmes à l'égard de Dieu et à l'égard de l'homme. Parfois cela peut nous faire beaucoup souffrir ; on peut ressentir un appel profond à la solitude et, d'autre part, se trouver devant la nécessité, pour être proches des hommes, de vivre leur vie. Il y a là quelque chose qui, pour notre psychologie humaine, peut être extrêmement douloureux. Il y a un dépassement qui doit se faire dans la foi et dans le mystère de la charité.

Dans le cœur de Jésus, parce qu'il est à la fois homme et Dieu, ce dépassement se réalise pleinement. Dans un seul et même acte extérieur, le sacrifice de la Croix, Jésus s'offre au Père dans une adoration, un holocauste, où il est lui-même la victime, victime d'amour [3], et nous sauve en prenant sur lui l'iniquité du monde [4]. Parce que nous sommes de plus en plus en relation avec les autres traditions religieuses, il est important pour nous de comprendre ce qu'il y a d'unique dans la Révélation chrétienne: c'est cette unité de l'amour pour Dieu et de l'amour pour le prochain. Cela, c'est quelque chose d'unique. L'Islam aussi a un très grand sens de l'adoration, mais l'amour du prochain n'y est pas du tout vu de la même façon. Pour nous, chrétiens, la charité fraternelle s'enracine dans notre amour pour le Père, dans notre adoration du Créateur -ce qui n'est possible que grâce au mystère de l'Incarnation. C'est parce que l'homme est "devenu Dieu" que, dans le cœur du Christ, l'adoration à l'égard du Père implique l'offrande de toute sa vie dans un holocauste d'amour, et qu'en même temps cette offrande de toute sa vie est le geste du bon pasteur qui sauve ses brebis [5].

La Nouvelle Alliance

Au moment où Jean Paul II, à l'approche du troisième millénaire, lance un appel pressant à l'unité de tous les disciples du Christ, et où il rappelle que "l'unité de l'Église a son fondement dans l'unité du Père et du Fils" [6], et que cette unité des chrétiens "est le fruit du sacrifice du Rédempteur" [7], essayons de pénétrer encore davantage dans le secret de la nouvelle Alliance.

Jésus, à la Croix, est source d'une nouvelle Alliance, qui se réalise dans la miséricorde, c'est-à-dire dans une charité fraternelle plénière: nous sommes liés les uns aux autres dans le Christ Sauveur. Cette charité fraternelle, à la Croix, est nouvelle, puisque Jésus nous aime du même amour qu'il aime son Père. C'est le même amour qui unit Jésus au Père, à Marie, et à Jean et chacun d'entre nous. Ce qu'il y a de si extraordinaire dans la nouvelle Alliance, c'est que le cœur du Christ nous est donné comme il est donné à son Père. Il est donné à son Père comme Fils bien-aimé, et il nous est donné, d'une autre manière mais avec la même intensité d'amour, la même qualité d'amour. Il nous est totalement donné. Comme tout est donné au Père, tout est donné à Marie, et tout est donné à Jean et à chacun d'entre nous. C'est là que nous découvrons le mystère divin de la charité fraternelle révélé à la Croix. Jésus en a donné le précepte, mais à la Croix il le vit (et la charité fraternelle ne peut se comprendre que de l'intérieur, en la vivant; on ne la comprend pas spéculativement). A la Croix, Jésus réalise le don total de tout lui-même dans un holocauste d'amour, et ce même holocauste d'amour implique le don total de Jésus à chacun de nous. C'est le mystère de l'Eucharistie qui nous aide à comprendre cela. Dans l'Eucharistie, en effet, les deux sont intimement unis à travers le même symbolisme (c'est pour cela qu'il fallait le pain).

Seul l'amour divin peut réaliser cela, parce qu'il est substantiel. L'amour humain, demeurant intentionnel, ne le peut pas. Si Jésus n'avait pas pu unir, dans son cœur, l'amour pour Dieu et l'amour pour le prochain, il aurait réalisé deux actes différents: un acte de sacrifice à l'égard du Père et un acte de don miséricordieux à notre égard. Il y aurait eu deux testaments d'amour différents. Or il y a un seul testament, qui est sacrifice et communion -et on ne peut pas séparer les deux ; c'est par le sacrifice que la communion se réalise, et c'est grâce à la communion que le sacrifice peut aller jusqu'au bout de son exécution. C'est ce qui caractérise le testament du Christ, et c'est cela que nous devons vivre. Se donner en se perdant pour l'autre (le pain). Dieu ne peut pas se perdre, mais il se donne pour nous transformer en lui. C'est vraiment un dépassement de la mort, puisqu'il se donne jusqu'au bout pour nous transformer en lui et faire que nous soyons un avec lui, substantiellement.

Ce que le Christ vit, le chrétien doit le vivre, puisqu'il doit "suivre l'Agneau partout où il va" [8]. Il doit comprendre ce dépassement complet de la justice et de la prudence humaine pour cette alliance d'amour. Il doit lui-même entrer dans cette exigence du sacrifice intérieur de l'amour : tout offrir au Père, au même Père, et en même temps être totalement donné au prochain. Non pas "un tel" en particulier, mais: le prochain [9], pour bien nous faire comprendre le caractère à la fois universel et tout à fait personnel de la charité fraternelle. Cela ne peut se comprendre que dans l'amour divin. L'amour humain ne peut être qu'individuel et personnel. L'amour divin, lui, est personnel et individuel d'une manière encore plus grande, mais il est en même temps universel -non pas d'une manière logique, mais universel par le sommet, c'est-à-dire par la finalité : parce qu'on touche la source de tout amour, on peut alors aimer tous ceux que le Seigneur met sur notre route. Cette charité fraternelle doit tout prendre, elle doit s'emparer de nous pour que, à l'exemple de Marie, nous puissions tout donner. Jésus réclame de Marie que tout l'amour qu'elle a pour lui soit donné à Jean. Tout l'amour de Jésus pour le Père est donné à Marie, et tout l'amour de Marie pour Jésus est donné à Jean. Donc tout l'amour qui nous unit à Jésus doit être donné à nos frères; autrement, nous ne sommes pas dans la lumière du Christ.

Nous avons beaucoup de peine, il faut le reconnaître, à accepter que tout l'amour qui nous unit à Jésus soit donné à nos frères. C'est la chose la plus difficile. La sainteté, c'est dans la charité fraternelle qu'on la voit, et c'est à travers la charité fraternelle que se vérifie l'authenticité de notre oraison. S'il y a un hiatus entre les deux, nous ne sommes plus chrétiens. Nous ne pouvons pas séparer l'offrande que nous faisons de nous-mêmes au Christ et l'amour de nos frères. Si nous séparons, c'est encore le païen qui est en nous. Le païen n'aime que les amis qu'il a choisis; à l'égard des autres il veut être juste, mais c'est tout. Pour le chrétien, il y a un dépassement de toute amitié humaine par la charité fraternelle. C'est là qu'on saisit de la manière la plus "pratique" l’œuvre de l'Esprit Saint : la transformation de la "pâte humaine" (c'est dans l'amitié que la pâte humaine est la plus parfaite). Notre coeur humain transformé par la charité va donc connaître nécessairement cette double exigence dans l'unité: adorer et contempler le Père à la suite du Christ, et aimer ses frères. Et là, le plus difficile n'est pas forcément d'aimer ses ennemis [10]. Le plus difficile et le plus grand, c'est à l'égard des amis, c'est-à-dire: que l'amitié humaine soit transformée par la charité chrétienne. Transformer l'amour d'amitié par la charité fraternelle, c'est ce qu'il y a de plus difficile, mais cette transformation d'un amour humain en amour divin est aussi le plus grand chef-d’œuvre de Dieu en nous.


Notes

1. Extrait du dernier livre du père M.-D. Philippe: "J'ai soif" (Jn. 19, 28). Entretiens sur la sagesse de la Croix, Éd. Saint-Paul, ch.VI, pp. 133 sq.

2. La charité fraternelle peut en effet être parfois réduite à un amour purement humain, à une pure générosité ou philanthropie.

3. Jésus veut nous faire comprendre que le lien qui l'unit au Père est un lien d'amour pur; c'est cela qui réclame de Jésus l'offrande de tout ce qu'il est.

4. Le don de toute sa vie, la remise de toute sa vie entre les mains du Père, est en même temps ce qui opère la Rédemption des hommes. Cela n'a jamais existé en dehors du mystère du Christ; il y a là quelque chose d'unique dans l'histoire du monde. Celui qui regarde attentivement le mystère de la Croix, même sans croire explicitement, uniquement en respectant ce qui est dit de cet événement, reconnaît qu'il y a là quelque chose d'unique.

5. Cf. Jn 10, 11. Il fallait que la liberté s'unisse à l'obéissance, dans l'amour, pour que Jésus puisse, dans le même acte et en étant le plus parfaitement possible un avec le Père, glorifier le Père et nous sauver.

6. Encyclique Ut unum sint, 1.

7. Audience générale du 28 juin 1995. Ceux qui croient au Christ "doivent professer ensemble la vérité de la Croix" (Encyclique Ut unum sint, 1). Ils doivent aussi se rappeler que "tout ce qui se réalise ne s'identifie jamais avec la plénitude du Royaume, qui est toujours un don gratuit. Le Seigneur Jésus est venu mourir pour nous et il est ressuscité d'entre les morts, tandis que la création, sauvée en espérance, gémit encore dans les douleurs de l'enfantement (cf. Ro 8, 22); le Seigneur lui-même reviendra pour remettre le cosmos au Père (cf. 1 Co 15, 28). C'est ce retour que l'Église invoque, et le moine et le religieux en sont les témoins privilégiés" (Lettre apostolique Orientale Lumen, 8).

8. Ap 14, 4.

9. Cf. Lc 10, 29-37.

10. Se demandant "s'il y a plus de mérite à aimer un ennemi qu'un ami", saint Thomas répond que si l'on regarde le prochain qui est aimé, l'amour de l'ami l'emporte, puisque l'ami est meilleur et nous est plus uni ; mais que si l'on regarde la raison pour laquelle le prochain est aimé, alors l'amour de l'ennemi l'emporte, car on ne peut aimer un ennemi que pour Dieu, alors qu'on peut aimer un ami humainement, sans que ce soit pour Dieu. De plus, l'amour de Dieu est d'autant plus fort qu'il élargit le coeur de l'homme en lui faisant aimer des personnes qui sont très loin de lui--comme le feu se révèle d'autant plus fort qu'il rayonne plus loin sa chaleur. "Cependant, ajoute saint Thomas, comme un même feu agit avec plus de force sur ce qui est plus proche que sur ce qui est plus éloigné, ainsi la charité aime plus ardemment ceux qui nous sont unis que ceux qui sont loin de nous. Et de ce point de vue, l'amour des amis, considéré en lui-même, est plus fervent et meilleur que l'amour des ennemis" (Somme théol., II-II, q. 27, a. 7).

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